La réception de la notion de double contrainte en France *

La carrière de la notion de double contrainte en France et dans les pays francophone mériterait une étude très précise, qui passerait par les hommes, les institutions, les disciplines ayant favorisé ou freiné la diffusion des idées de Bateson et de son groupe. Le présent texte ne pourra poser que quelques balises, en partant de quelques dates et de quelques hypothèses.

La notion apparaît pour la première fois en 1956, du moins dans un texte publié. Mais elle ne sortira en langue française qu’en 1980, dans le second volume de Vers une Écologie de l’Esprit. Le laps1956-1980 est une des clés pour comprendre la carrière de la notion de double contrainte en France. Ce n’est pas seulement le décalage entre la publication initiale et la traduction en langue française. C’est aussi la longue phase des reformulations diverses, notamment par le relais de l’anti-psychiatrie anglaise et italienne qui commence à circuler en France dès le début des années 70. D’un côté Laing et Cooper, de l’autre Basaglia, dont nombre de textes sont rapidement traduits, notamment aux Éditions du Seuil. Voici donc une première hypothèse de travail : la double contrainte arrive en France sur les ailes de l’anti-psychiatrie.

Une deuxième hypothèse de travail pour expliquer la diffusion de la notion repose sur ce qu’on va appeler en France — et en France seulement, non aux États-Unis — l’école de Palo Alto. Les Editions du Seuil vont publier Une Logique de la Communication dès 1972, et une longue série de livres va suivre tout au long des années 80 et 90, construisant peu à peu l’image d’une école de pensée reposant sur l’œuvre de Paul Watzlawick et quelques autres (dont Bateson). Ces ouvrages vont en entraîner d’autres, chez d’autres éditeurs, et vont susciter une vaste floraison d’articles, tantôt savants, tantôt populaires, sur l’’ « École de Palo Alto », la vie et l’œuvre de Bateson, la thérapie systémique et la notion de double contrainte…   De multiples couches de traductions du mot, de définitions, d’explicitations se sont ainsi accumulées de professeur en vulgarisateur, de journaliste en commentateur, jusqu’à totalement étouffer les tentatives de Bateson lui-même pour faire émerger une définition claire et forte. La deuxième hypothèse de travail quant à la dissémination de la notion de double contrainte en contrainte en France est donc qu’une fois arrivée au pays grâce à l’anti-psychiatrie, elle s’est déployée dans le contexte du succès éditorial de l’École de Palo Alto, au point de signifier tout et son contraire, bien loin des efforts de ses créateurs de 1956 pour l’affermir.

Il faut en effet rappeler le travail de Bateson et de certains membres de son équipe dans les années 60 et 70 pour raffiner la notion, en revenant sur certains des points qui étaient restés obscurs et surtout, dans le cas de Bateson, en la sortant de son cadre thérapeutique. Il faut citer ce manuscrit de 1975, qui se trouve dans les archives Bateon de la bibliothèque de l’Université de Californie à Santa Cruz (archives remarquablement organisées par Rodney Donaldson). Bateson n’a pas achevé ce texte, qu’il aurait dû envoyer à une encyclopédie allemande qui lui avait demandé de reformuler une fois encore sa définition de la double contrainte. La voici : « Terme flou qui désigne une classe de séquences expérientielles dont on peut croire qu’elles sont importantes en humour, en art, en religion, en maturation et dans la pathogenèse des syndrômes psychotiques [1]».

On peut donc proposer —troisième hypothèse de travail— deux ensembles de signification autour de la notion de double contrainte telle qu’elle circule en France aujourd’hui. L’un est très connu : il est fait de toutes les définitions et transformations/déformations que se partagent les glossateurs de l’École de Palo Alto ; l’autre est très mal connu : il est issu de la tentative de Bateson lui-même pour sortir la double contrainte de son univers de référence initial, la psychiatrie, pour aller vers l’humour, l’art, la religion.

Pour un premier étayage de ces trois hypothèses, une chronologie éditoriale peut s’avérer utile. Elle permettra de mieux cerner les publics qui ont dévoré ces livres cultes des sciences humaines et sociales françaises.

  • 1951 : c’est la sortie aux États-Unis de Communication : The Social matrix of Psychiatry de Jurgen Ruesch et Gregory Bateson, qui deviendra Communication et Société en 1988 seulement en France. On retrouve ici ce phénomène bien connu de décalage entre la parution en langue anglaise et la traduction en langue française.
  • 1956 : « Towards a Theory of Schizophrenia », comme chacun sait. Mais on rappelle moins souvent que la même année paraît un autre texte fameux de Bateson, qui est tout aussi important : « The Message ‘This is Play’ », qui donnera lieu de proche en proche à la « cadre-analyse » d’Erving Goffman (Frame Analysis, 1984).
  • 1961 : Ronald Laing propose  Self and Others, qui deviendra Soi et les Autres en France en 1972.  Ronald Laing a rendu nombre de fois visite à Bateson. David Lipset rapporte dans sa biographie de Bateson que Laing est un peu effrayé de voir les enfants de Bateson jouer au ballon dans le salon en manquant de toucher des gravures de Blake que son père lui a léguées. Mais Bateson s’en fichait apparemment. Laing moins.
  • 1964 : Laing et Esterson publient Sanity Madness and the Family qui sortira en France en 1971 sous le titre l’Équilibre Mental, la Folie et la Famille.
  • 1967 : Pragmatics of Human Communication’’ de Watzlawick, Jackson et Helmick-Beavin. La traduction sort aux Editions du Seuil en 1972 sous le titre Une logique de la communication. C’est la première grande présentation systématique de la notion de double contrainte en langue française, très minutieuse, distinguant finement, par exemple, contradiction et paradoxe, injonction contradictoire et injonction paradoxale.
    A sa sortie en France, le livre déroute et opère un démarrage assez lent, mais il gagnera peu à peu un statut de « grand classique », dépassant la barre des 100.000 exemplaires vendus dans les années 80.
  • 1970 : L’Institution en Négation de Basaglia, un livre un peu oublié aujourd’hui, sort aux Éditions du Seuil.
  • 1972: Bateson publie aux États-Unis son immense Steps to an Ecology of mind. Premier tome en français : 1977, second tome en français : 1980. Ce second tome permet enfin de lire Vers une Théorie de la Schizophrénie.
  • 1973 : Mary Barnes, Un Voyage à Travers la Folie, toujours aux Éditions du Seuil.
  • 1974 : Christian Delacampagne publie chez Grasset Antipsychiatrie, Les Voix du Sacré, un des premiers livres de vulgarisation sur le sujet. La double contrainte est reformulée de manière —disons—originale.
  • 1981 : La Nouvelle Communication ainsi qu’un ensemble de livres, toujours aux Editions du Seuil, de Paul Watzlawick et divers collaborateurs du Mental Research Institute, qui montrent la montée en puissance de l’École de Palo Alto à la française.
  • 1988 : Communication et Société et les actes du colloque de Cerisy consacré à l’œuvre de Bateson, Gregory Bateson : Premier Etat d’un héritage (aux Éditions du Seuil). C’est le sommet de la vague Palo Alto.

 

Quels enseignements peut-on tirer de ces dates ? Trois éléments au moins. Tout d’abord, on peut y retrouver une illustration d’un phénomène classique, le décalage entre la publication aux États-Unis et la publication en France. Il n’est sans doute pas utile d’épiloguer sur ce point. Ensuite, on peut y repérer l’éclosion de thèmes éditoriaux forts. Au début des années 70, l’antipsychiatrie monte en puissance en  France; au début des années 80, c’est au tour de l’École de Palo Alto. Les titres sont éloquents à cet égard. Enfin, il faut noter le rôle joué par les Éditions du Seuil. Quand le Seuil disait : voici une traduction venant des États-Unis, c’était quasiment une injonction à lire l’ouvrage, tant le prestige de la maison de la rue Jacob était grand. Toute une génération allait régulièrement voir en librairie ce que le Seuil venait de publier pour savoir ce qu’elle devait lire. Le Seuil a joué dans les années 70-80 un rôle de confident, de mentor, de garant. Peu d’éditeurs en France ont reçu une telle confiance. Gallimard était trop sévère, trop distant, souvent trop cher aussi. Seule la collection « 10/18 » a occupé une place semblable dans le cœur, la tête (et le portefeuille) des étudiants et des intellectuels.

Ce cadrage permet de mieux saisir comment se mettent en place les étapes de la carrière de la double contrainte en France. Grâce en grande partie aux traductions publiées aux Editions du Seuil, la notion va se retrouver en France et interpeler plusieurs publics. Le premier public est sans doute celui des « psy’ », pour reprendre une formule facile. Le Seuil est un grand éditeur de psychanalyse (songeons à Lacan). Les ouvrages d’anti-psychiatrie, puis les ouvrages de l’Ecole de Palo Alto sont autant d’injonctions faites auprès des psychanalystes pour s’intéresser – malgré leur résistance initiale – à ce qui se passait de l’autre côté de la Manche et de l’Atlantique. Nombre de psychanalystes — mais aussi de professionnels de la santé mentale venant d’autres bords — vont ainsi s’intéresser à la notion de double contrainte, au point de s’en accaparer. Une illustration de cet engouement se voit au colloque de Cerisy de 1984 consacré à l’œuvre de Bateson. Très nombreuses sont les propositions de « psys » qui veulent venir à Cerisy pour débattre de la notion de double contrainte. L’auteur de ces lignes, organisateur du colloque, désirait un colloque équilibré, également distribué entre les intérêts anthropologiques, éthologiques et psychiatriques de Bateson. Mais dans les actes, il n’y aura in fine qu’un seul texte d’inspiration biologique, celui de Michel Veuille, et qu’un seul texte anthropologique, celui d’Alban Bensa. Le thème de la double contrainte domine, avec une demi-douzaine de textes d’inspiration psychologique ou psychiatrique. On peut y voir une désir d’une partie de la communauté psy’ de prendre la notion à bras-le-corps et d’en faire une notion thérapeutique opérationnelle.

Un deuxième public peut être dégagé au-delà de la communauté professionnelles des psychiatres et psychanalystes. Il s’agit des assistants sociaux formés à la thérapie familiale, infirmiers psychiatriques, éducateurs, animateurs, qui ont investi dans leurs études et puis ont souvent investi personnellement dans l’école de Palo Alto.  On pourrait même y ajouter une mince troisième cercle, constitué par ceux qui ont été formés dans les années 80, et plus encore sans doute dans les années 90, aux sciences de l’information et de la communication. Ne fût-ce que par le relais d’une lecture de La nouvelle communication , ces étudiants ont été sensibilisés aux thèmes de l’École de Palo Alto et aux charmes de la double contrainte.

Un quatrième public, beaucoup plus vaste et beaucoup moins saisissable , est celui qui a lu à un moment donné un article ou un livre de ou sur « Palo Alto ». La double contrainte peut alors se « vaporiser », devenir l’équivalent de la formule « la carotte et le bâton » ou un synonyme quelque peu sophistiqué d’une oscillation entre deux solutions, ou plus simplement encore, entre deux contraintes. Les variations sémantiques deviennent infinies. Toutes ont en commun de n’avoir presque plus rien à voir avec la formulation initiale de Bateson de 1956, et encore moins, bien sûr, avec sa formulation ultime, quasi-inconnue, de 1975.

Parvenu à ce constat, on peut se poser plusieurs questions, qui amènent à quitter le discours de l’historien des idées pour aborder celui du chercheur engagé dans la cité. Est-ce qu’il faut laisser circuler la notion de double contrainte dans des cercles toujours élargis ? Est-ce qu’il faut essayer de la reprendre en main ? De la remodéliser ? De la re-conceptualiser ? Déplorer en quelque sorte qu’elle se soit ensablée ? Ou faut-il au contraire encourager la diffusion toujours plus large de la notion ? Double réponse.

On devrait d’abord revenir à l’exploration de ces domaines où le groupe initial de Palo Alto avait lancé quelques filets. Songeons en particulier à l’humour. On peut ainsi déplorer que Sweet Madness de Bill Fry ne soit pas traduit en langue française. Sweet Madness est une des plus belles illustrations de la double contrainte mais il est très rarement exploité aujourd’hui. Autre domaine où il s’agirait de reprendre le travail là où Bateson l’a laissé : l’art et l’esthétique. Est-ce que l’urinoir de Duchamp est une double contrainte ? Pourquoi pas ? Question à creuser…

On peut ainsi se dire que la disponibilité sémantique, la plasticité même, de la notion, a entraîné partiellement la perte de son analycité, de sa capacité à tailler dans le vif des données. Mais cette même disponibilité sémantique a aussi produit des effets heuristiques très forts. Elle a produit des « Waouh !» particulièrement étonnants. Ces éclairs ont jailli grâce à cette « ductilité » ou disponibilité chez des auteurs qu’on n’attendrait pas — chez Bourdieu, par exemple, où l’on retrouve des emplois de la notion qui sont à la fois respectueux de l’esprit de l’article de 1956 et créatifs, en ce sens qu’ils exportent la notion dans des domaines qui ne sont ni l’art ni la religion mais le social ou le rapport de l’individu à l’Etat. C’est la deuxième réponse aux questions énoncées ci-dessus.

Soit cette phrase de La Misère du Monde. Bourdieu dit ceci : « c’est alors que Pascale R » (c’est une de ses informatrices) « découvre que l’institution qui l’a mandatée ne peut plus la supporter. Sa réussite est un échec, elle a trop bien rempli un contrat qui passait sous silence l’essentiel. C’est sous la forme de cette double contrainte, double bind, qu’elle éprouve la contradiction qui est au principe d’institution qui l’a mandatée et de la fonction qui lui est officiellement impartie : ranimer la vie de quartier, faire participer les résidents à la gestion, tous ces mots d’ordre qui ne sont que des mots, des fictions auto mystificatrices par lesquelles la technocratie essaye de se donner un supplément d’âme. » Bourdieu utilise bien la notion de double contrainte ; il montre que cette jeune femme fonctionnaire se retrouve coincée dans une oscillation permanente constituée d’injonctions paradoxales et qu’elle n’en sort qu’en allant se confier à Bourdieu. Voilà une utilisation intéressante en sociologie.

Conclusion. Il faut retrouver l’esprit de Bateson, sa disposition intellectuelle, son attitude systématiquement relationnelle à l’égard des autres et du monde. Cette disposition intellectuelle est celle de la définition de 1975, dont l’intense luminosité pourrait aujourd’hui nous éclairer en de multiples lieux et circonstances.

 

* in J-J. Wittezaele, La double contrainte. L’influence des paradoxes de Bateson en sciences humaines, Bruxelles, De Boeck, 2008, pp. 61-67

[1] Cité par Y. Winkin in Bateson : premier état d’un héritage, colloque de Cerisy sous la direction d’Yves Winkin, Éditions du Seuil, Paris, 1988, p.250.