L’importation en Europe des idées du Groupe de Palo Alto

une approche auto-ethnographique.

Yves Winkin
ENS LSH

 

Résumé

Au cours des années 50, des anthropologues, des linguistes et des psychiatres américains vont développer une approche de la « communication » qui se donne comme une alternative à la « théorie de la communication » proposée fin des années 40 par Claude Shannon , un ingénieur des télécommunications des Bell Laboratories. Cette théorie alternative trouvera une première formulation dans l’ouvrage de G.Bateson et J.Ruesch, Communication : The Social Matrix of Society (1952). Un groupe de jeunes chercheurs rassemblés par G.Bateson à Palo Alto à cette époque va, dans la foulée, proposer une théorie « communicationnelle » de la schizophrénie en élaborant une formule qui aura un énorme succès : le « double bind ». Plusieurs membres de ce « Groupe de Palo Alto » seront à l’origine du Mental Research Institute, une clinique psychiatrique de jour, dont l’approche thérapeutique se fera connaître en Europe, et particulièrement en France, sous le nom  d’ « Ecole de Palo Alto ».  Un des cliniciens du MRI, Paul Watzlawick, fera chaque année un tour d’Europe au cours des années 80 et 90, pour diffuser l’information et répondre aux questions de ses lecteurs.

Etudier l’histoire du Groupe de Palo Alto, c’est donc se donner les moyens de répondre concrètement à l’appel du colloque : « suivre de près la circulation internationale de certains concepts en sciences sociales afin d’identifier les logiques d’assimilation et d’accommodation culturelles en action dans ce processus de diffusion et de montrer les déformations allant souvent de pair avec une réception de textes qui circulent sans leur contexte ».

Il se fait que j’ai joué un rôle dans la diffusion en France, puis dans d’autres pays européens et latino-américains (par le relais des traductions en espagnol et en portugais), des idées de Bateson et de quelques uns des chercheurs qui lui sont associés. En 1981, revenant de quelques années d’études à l’Annenberg School for Communication  (Université de Pennsylvanie, Philadelphie), je publie aux Editions du Seuil un livre intitulé La Nouvelle Communication, dans lequel je présente, sous la forme à la fois d’une introduction, de textes traduits et d’entretiens, les idées de Bateson, Birdwhistell, ET Hall, etc. Je déborde du cadre du Groupe de Palo Alto, mais je montre comment ces différents chercheurs ont formé un « collège invisible » au cours des années 50 et 60. Le livre va circuler très largement, à la fois dans les milieux « psy’ », où il va contribuer à renforcer l’intérêt pour l’ « Ecole de Palo Alto », et dans les milieux des sciences de l’information et de la communication, où il va contribuer à légitimer une orientation  d’enseignement et de recherche qui ne repose pas sur l’étude des médias.

Je voudrais tenter de retracer l’histoire de cette double émergence, en exploitant mon expérience de manière « auto-ethnographique » (on connaît les risques de cette approche autobiographique, « ego-historique » : il s’agira précisément d’en cerner, chemin faisant, la portée et les limites). Je m’intéresserai tout particulièrement, s’agissant de réfléchir aux logiques d’assimilation et d’accommodation culturelles,  à la carrière en France de notions comme celle de « double bind » , de « collège invisible » et de « communication non verbale ».

 

Une vie après Marx

Il n’y a pas aujourd’hui en France un livre d’introduction aux Sciences de l’information et de la communication qui n’évoque l’ « Ecole de Palo Alto ». Sans doute, dans le milieu sociologique, cette école de pensée n’évoque-t-elle que quelques souvenirs, associées à des thèmes quelque peu surannés comme l’ »anti-psychiatrie » ou la « double contrainte ». Mais en Communication, il en va tout autrement : l’expression « Ecole de Palo Alto » est synonyme de renouvellement de la pensée sur la communication au début des années 80, d’effondrement du monopole des médias en matière de recherche, d’ouverture à d’autres univers de réflexion, à d’autres paradigmes. En un mot, caricatural, il y avait une vie après Marx, et les Etats-Unis pouvaient avoir du bon.

Il se fait que mon livre paru aux Editions du Seuil en 1981, La Nouvelle Communication, a joué un rôle dans cet aggiornamento au sein des Sciences de la communication françaises. Ce n’est évidemment qu’aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, que je m’en rends pleinement compte. Retracer les antécédents du livre, en suivre la carrière, en étudier les différentes réceptions, c’est donc une façon de contribuer à la mise à jour des « logiques d’assimilation et d’accommodation culturelles » à l’œuvre dans les processus de circulation internationale des idées en sciences sociales européennes. Façon bien modeste, évidemment, puisque fondée sur ma seule expérience, avec ses mécanismes de mémoire sélective et d’auto-censure, y compris dans l’expression publique des « données ».  Il appartiendra éventuellement à un historien des sciences de reprendre la question à zéro, sur la base, par exemple,  d’un corpus documentaire systématisé construit à partir des revues de presse et des comptes-rendus critiques dans différents pays. Mais je convoquerai ici l’approche « auto-ethnographique » pour donner quelque légitimité à mon entreprise. Deux mots sur cette démarche avant d’entrer dans le vif du sujet.

 

Devenir son propre informateur

Les définitions de l’ « autoethnographique » sont extrêment diversifiées, ainsi qu’un pianotage sur Google peut le montrer immédiatement. Je m’en tiendrai pour ma part à l’idée suivante. Puisque l’anthropologue fait classiquement appel à des « informateurs » pour puiser des données dans la mémoire collective de la communauté, il semble pertinent d’exploiter la connaissance et l’expérience de l’informateur qu’est l’anthropologue lorsque la trajectoire de celui-ci s’y prête, par exemple à la suite d’une émigration familiale ou personnelle, d’un apprentissage technique particulier dans sa jeunesse ou encore de circonstances entraînant le déploiement d’une autre vie. C’est ainsi que l’anthropologue Robert Murphy a étudié son enfermement progressif dans la paralysie , que Marvin Scott a exploité les paris sur les courses de chevaux, un univers qu’il avait fréquenté avec son père dans son adolescence , que Ruth Behar a convoqué son expérience de fille d’émigrés pour étudier les stratégies d’insertion en Californie de femmes mexicaines d’origine populaire . Bien sûr, l’autoethnographie peut donner, et a donné, lieu à des exploitations abusives, racoleuses, sinon exhibitionnistes. Mais elle a aussi légitimé l’émergence de textes d’ethnoscience très sophistiqués, de témoignages sur des épisodes historiques douloureux (diasporas, famines, génocides), de contributions à la compréhension fine de phénomènes sociaux contemporains (souffrance dans la maladie, par exemple). Dans cette perspective, pourquoi ne pas envisager les observations d’un auteur sur sa propre production comme de l’autoethnographie ? Essayons.

 

Du récit anecdotique à la tentative d’objectivation

Pour des raisons qui sont encore obscures aujourd’hui, je me mets en tête et je persuade mes parents, aux alentours de 1970, que je ferais mieux de ne pas aller tout de suite à l’université après mes années de lycée mais de partir un an aux Etats-Unis, dans une famille et une école secondaire, ainsi que le proposent divers organismes d’échanges privés. Mes parents n’appartiennent pas du tout à  ces milieux, intellectuels, artistiques ou grand-bourgeois, où il est normal de poursuivre ses études à l’étranger. Nous habitons Verviers, une petite ville belge francophone de 40.000 habitants, non loin des  frontières allemande et hollandaise, mais nous n’avons aucune pratique courante des langues étrangères. Mon père est un coiffeur pour hommes, avec un seul apprenti ; ma mère est toujours restée au foyer. Toute leur vie est tendue vers la réussite scolaire de leurs deux fils, qui sont sévèrement encadrés en ce sens. Un an aux Etats-Unis représente un engagement financier très lourd pour eux, mais ils doivent pressentir qu’il s’agit d’un investissement à long terme.
C’est ainsi que je me retrouve en août 1971 à Lansdale, Pennsylvania, dans la famille Humphrey, et à la North Penn High School. J’y acquiers peu à peu de l’autonomie, une maîtrise de la langue anglaise et une certaine fascination pour la culture américaine. Je me mets en tête d’y revenir après mes études universitaires. Cette première année aux Etats-Unis, à l’âge de 18-19 ans,  est donc cruciale dans l’acquisition d’une disposition positive à l’égard de ce pays. Alors que de très nombreux jeunes Européens de mon âge, sans jamais être allés aux USA, développent une aversion profonde pour cette société et ses dirigeants, sur la base de ce que les médias leur donnent à voir et à lire (guerre du Vietnam, assassinats des leaders politiques, émeutes raciales, etc.), je reste sur l’image d’une vie insouciante, hédoniste, libératrice.
Au cours de mes études à l’Université de Liège, en philosophie puis en « Arts de Diffusion », je repère les bourses et les universités américaines possibles, je prends des contacts , je m’organise pour repartir. Initialement,je me voyais dans un département de journalisme, mais je dévie peu à peu vers la « communication » sur la base de conseils que je reçois  et de lectures de sciences sociales qui me captivent. C’est ainsi que je découvre l’oeuvre d’Erving Goffman. La Présentation de soi de Goffman me fascine parce que j’en découvre toute la pertinence à l’occasion d’entretiens avec des éditeurs belges francophones que je mène dans le cadre de mon mémoire de fin d’études. Tel éditeur pressé, qui n’a pas de montre au bras. Tels rutilants bureaux, mais des toilettes infâmes…Par ailleurs, parmi les multiples brochures que je reçois d’universités américaines,  le programme interdisciplinaire du M.A. en Communication de l’Annenberg School of Communications de l’Université de Pennsylvanie m’apparaît comme une entrée dans  un univers intellectuel totalement inconnu et « exciting », comme dit l’anglais. J’y pose ma candidature, j’y suis reçu et je m’y installe avec une bourse de 24 mois de la Fondation ITT à la rentrée 76.
Si je me permets d’insister un peu sur ces détails, c’est que la préparation de mon deuxième séjour aux Etats-Unis a été longue et  minutieuse et qu’elle a contribué grandement à faire monter mes attentes. Et, de manière sans doute étonnante, ces attentes n’ont pas été déçues. Une fois digérée l’injonction violente de mon conseiller pédagogique, l’anthropologue Ray Birdwhistell, qui annote mon premier paper, plein de références à Bourdieu, de cette phrase : « Prière de laisser vos auteurs paroissiaux au vestiaire », je vais plonger dans l’univers intellectuel américain sans me retourner, sans chercher à faire constamment l’aller-retour entre ma formation initiale et celle que je commence à recevoir. Je décide de ne choisir que des enseignements portant sur la communication en face à face et fondés sur la démarche ethnographique —rien donc sur les médias et les méthodes d’analyse de contenu, par exemple.  Il faut dire que l’Université de Pennsylvanie des années 70, comme je le découvrirai peu à peu, rassemble un nombre étonnant de personnalités fortes en divers secteurs des sciences humaines : d’Erving Goffman à Dell Hymes, de Ward Goodenough à Arjun Appadurai, de William Labov à Renée Fox. Ces personnalités ont attiré des étudiants brillants dans des départements jusqu’alors marginaux, comme le Folklore, la Communication ou les Sciences de l’éducation. Je me retrouve rapidement dans un petit groupe d’étudiants extrêmement motivés et motivants, qui circulent d’un séminaire à l’autre.   Si nous ne pouvons assister à certains cours (il me sera ainsi impossible de suivre simultanément les séminaires de Goffman et de Birdwhistell, placés exactement au même endroit dans la grille horaire), nous nous échangeons notes de cours et documents remis par les enseignants. En plus des cours suivis en vue d’obtenir les « crédits » nécessaires, nous suivons en auditeurs libres des cours dans différents départements¬—la philosophie pédagogique de l’Université de Pennsylvanie encourageant vivement ces circulations interdisciplinaires. C’est ainsi qu’Erving Goffman me suggère de suivre le cours d’éthologie humaine de John Smith et les cours de linguistique de Labov, Prince et Fought. Ma formation initiale n’est pas suffisante pour suivre ces derniers, mais je m’accroche au cours d’éthologie, qui restera un éblouissement pour moi quant à la prise de conscience de ce qu’est concrètement un « pattern » de comportement. Les étudiants étaient invités, en cercle autour d’un vaste enclos au zoo de Philaldelphie, à suivre les déplacements d’un petit singe et à prédire son comportement, segment après segment. Au début de l’observation, nous ne voyions rien. Mais peu à peu, nos anticipations étaient confirmées par le singe que nous suivions des yeux….

Sous l’impulsion de Birdwhistell, je vais donc lire nombre de travaux d’anthropologues et de psychiatres qu’il a personnellement connus et dont il parle comme s’ils étaient encore ses plus proches amis (ou ennemis) : Margaret Mead, Gregory Bateson, Albert Scheflen, Edward Hall, etc. J’ai ainsi l’impression d’être admis dans un cercle d’initiés, qui connaissent le dessus des cartes. Sentiment grisant pour un étudiant…Je vais donc  dans la perspective « orchestrale » sur la communication comme on entre en religion, avec la certitude que les chercheurs d’en face, ceux de la perspective « télégraphique », ont tout faux . Je caricature quelque peu la naïveté qui sous-tendait mon attitude de jeune chercheur, mais je pense que cette ferveur explique pourquoi, sitôt rentré en Belgique, en mai 1978, je me suis mis en tête de faire connaître en Europe francophone cette approche de la communication encore peu connue. Je veux par la même occasion faire reconnaître mon maître Birdwhistell, dont le nom est à peu près inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique.

Je peux m’appuyer pour me faire comprendre sur deux constellations éditoriales apparues en France dans le courant des années 70. D’une part, quelques uns des auteurs lus et relus à Philadelphie sont en train d’être traduits en France : Edward T. Hall, dont La Dimension cachée, en particulier, connaît un gros succès public ; Erving Goffman, dont P. Bourdieu a entrepris de faire traduire plusieurs livres aux Editions de Minuit à partir de 1968 (Asiles, La Mise en scène de la vie quotidienne, etc. D’autre part, le « phénomène Palo Alto » commence à monter en puissance. Longtemps, seul le livre de D.Jackson, J.Helmick-Beavin et P.Watzlawick , Une logique de la communication (Seuil, 1972), avait contribué à la diffusion de cette pensée. Puis, les livres de Watzlawick ont été traduits à un rythme toujours plus rapide, tandis que sortait en deux tomes Vers une écologie de l’esprit de G.Bateson (en 1977 et 1980, toujours au Seuil). Je commence ainsi à imaginer avec Stuart Sigman, mon condisciple de Pennsylvania un « reader »sur la communication orchestrale, c’est-à-dire un ensemble de textes fondamentaux précédé d’une introduction—un genre éditorial très connu aux Etats-Unis mais peu pratiqué en France. J’élabore également le projet d’un « portable Birdwhistell », un ensemble de textes traduits et introduits. Ayant repéré dans Langages (N°10) un commentaire de Julia Kristeva sur la kinésique, la discipline fondée par Birdwhistell , j’écris bravement à la célèbre linguiste pour lui demander si un tel projet l’intéresse—et à ma grande surprise, elle me répond très gentiment qu’elle ne peut pas m’aider mais que je peux contacter de sa part un certain François Wahl, aux Editions du Seuil. Les Editions du Seuil, je connais, bien sûr : c’est cette maison qui est au cœur des deux phénomènes éditoriaux déjà repérés. Mais j’ignore encore à l’époque qui est François Wahl ; ce n’est que quelques années plus tard que je me rendrai compte de son rôle essentiel dans l’âge d’or des sciences humaines  françaises des années 60-80. Ami de Lacan, Barthes, et tant d’autres, François Wahl a fait bien des carrières éditoriales.
Fort de cette recommandation, je téléphone (nous sommes en octobre1979) aux Editions du Seuil — dont les portes s’ouvrent : je me retrouve bientôt dans le bureau de Jean-Luc Giribone, le jeune collaborateur de Fr.Wahl, normalien, deux ans comme lecteur de français  à Yale et vivement intéressé par Palo Alto et la société américaine. Le courant passe très vite entre nous ; nous avons presque le même âge, les mêmes intérêts, les mêmes aspirations (comme nous nous en rendrons compte ultérieurement).  Mon projet sur Birdwhistell lui paraît trop pointu mais, par contre, mon idée d’un reader sur la communication l’interpelle parce qu’un tel livre pourrait servir de « poisson-pilote », comme il dit, à un prochain gros livre collectif dirigé par  Watzlawick, Sur l’interaction, dont le Seuil redoute quelque peu l’aspect savant et rébarbatif. Une introduction générale à ce courant d’idées serait donc la bienvenue. Jean-Luc Giribone me donne un « feu orange », le temps d’en parler à Fr. Wahl, le temps d’affiner mon projet, et d’y inclure plus généreusement les auteurs venus de Palo Alto, qui intéressent le Seuil au premier chef. Pour différentes raisons, Stuart Sigman se retire du projet, sinon comme auteur de l’un des textes choisis pour montrer comment la vision « orchestrale » se développe au sein de la jeune génération des chercheurs américains en communication. Du feu orange, je passe début 80 au feu vert : contrat signé, je décide de mettre la rédaction de ma thèse de doctorat entre parenthèses pour récolter l’information sur le terrain et rédiger l’introduction. Le Seuil veut en effet le manuscrit avant la fin de l’année parce que Sur l’interaction doit sortir en mai 81.  Au cours de l’année 80, je vais donc rendre visite à nombre de chercheurs que je veux présenter dans l’ouvrage  (Erving Goffman à Philadelphie, Albert Scheflen à New York, Paul Watzlawick à Palo Alto) ; je me constitue une bonne documentation sur divers contextes (naissance de la thérapie familiale, par exemple) et je commence à rédiger. Rétrospectivement, je me dis que si je n’avais pas été aussi inconscient, je n’aurais jamais réussi à terminer cet ouvrage dans les délais impartis. Mais j’avais 27 ans, j’étais porté par l’enthousiasme de mes années aux Etats-Unis, je travaillais sans contrainte, sans services à rendre, sans souci des critiques à venir. L’ouvrage sort effectivement en mai 1981, complètement éclipsé par l’élection de Mitterrand, qui monopolise toute l’attention médiatique. Cela n’empêche cependant pas l’ouvrage de décoller dans les ventes. Il est à la fois porté par la tournée de Paul Watzlawick à travers la France, la Belgique et la Suisse à l’occasion de la sortie de Sur l’interaction, et par un accueil très favorable dans les milieux « psy’ », qui commencent à m’inviter à faire des exposés sur « Palo Alto et la Nouvelle Communication » dès la rentrée 81. J’aurai beau insister sur le fait que je ne suis pas moi-même psychothérapeute, c’est cette dimension de l’ouvrage qui attire un premier lectorat, qui veut toujours en savoir plus sur la « double contrainte » et l’ »Ecole de Palo Alto ».

Un mot d’ailleurs sur cette dernière expression : autant que Jean-Luc Giribone et moi pouvons nous en souvenir, elle est le produit d’une stratégie éditoriale des Editions du Seuil, qui voulaient labelliser les ouvrages de Bateson, Watzlawick et consorts. Non seulement ces ouvrages étaient aisément repérables en librairie grâce à leurs couvertures dessinées par l’artiste belge Folon, mais le discours d’escorte, des quatrièmes de couverture aux dossiers de presse en passant par le matériel promotionnel destiné aux libraires, parlaient d’ « Ecole de Palo Alto »—une expression totalement inconnue aux Etats-Unis, ce qui amenait régulièrement Paul Watzlawick à ouvrir ses conférences en Europe par une dénégation : « Il n’y a pas d’Ecole de Palo Alto mais… » Le succès  de cette expression a été tel en France que tous les auteurs repris dans la Nouvelle Communication se sont peu à peu retrouvés, en particulier dans la presse de grande vulgarisation (Sciences humaines), dans les manuels de synthèse qui sont apparus dans les années 90 et dans les thèses qui ont inévitablement suivis,    membres de l’Ecole de Palo Alto, alors qu’ils n’ont strictement rien à voir, notamment dans le cas d’Erving Goffman et Edward T.Hall, avec cette mouvance de pensée.  Moi-même me suis-je retrouvé « spécialiste de Palo Alto », malgré mes multiples exhortations, orales et écrites, à ne pas tout mettre dans le même sac.

Il en ira de même avec l’expression « collège invisible », que j’avais empruntée à une lignée d’historiens et sociologues des sciences américains  (de Derek J. de Solla Price à Diana Crane)pour évoquer le phénomène de circulation informelle des savoirs au sein de réseaux interpersonnels de chercheurs.  J’avais ainsi pu observer que Bateson, Birdwhistell, Hall, Goffman,, Scheflen avaient échangé entre eux, en particulier dans les années 50 et 60, de nombreux documents ( lettres d’encouragement, pre-prints, rapports de recherches, etc). Erving Goffman autorisait ainsi ses étudiants à exploiter les ressources d’un classeur métallique à quatre tiroirs coulissants, remplis de tels textes, envoyés par de multiples correspondants. C’était à un tel réseau que je songeais quand j’ai évoqué dans la Nouvelle Communication la notion de « collège invisible ». Mais en quelques années, j’ai vu émerger le Collège Invisible de la Communication, comme si quelque organisation souterraine régissait la recherche en communication aux Etats-Unis. Mes mises au point, par exemple dans « Epilogue : vingt ans plus tard » publié dans l’édition 2001 de l’ouvrage, n’y ont rien changé. C’est apparemment coulé dans le bronze pour l’éternité…

Ces deux anecdotes nous amènent au cœur de notre propos : il s’agirait de montrer que les logiques qui ont concouru à la fois au succès et aux déformations de la Nouvelle Communication relèvent d’une attente très forte de la part de plusieurs publics, qui ont en quelque sorte dévoré l’ouvrage pour le nicher à tel ou tel endroit de leur organisation du monde intellectuel, sinon du  monde politique.

Horizons d’attente, étayages et petits conforts

A la rentrée universitaire 1981, on l’a vu, la Nouvelle Communication trouve une première niche, celle des psychothérapeutes et conseillers en développement personnel qui s’intéressent à l’Ecole de Palo Alto. Celle-ci leur apparaît comme une machine de guerre non seulement contre la psychanalyse mais aussi contre la psychiatrie et  contre toutes  les formes de contrôle médical des interventions psychothérapeutiques. La thérapie familiale systémique avait déjà joué le même rôle aux Etats-Unis dans les années 65-75. Les assistants sociaux, les infirmiers  psychiatriques, les conseillers conjugaux entendaient Don Jackson et les autres leur dire : plus besoin d’être  médecin pour répondre à la demande d’aide psychologique. Il suffit de faire asseoir les membres de la famille en demi-cercle et de prescrire des injonctions paradoxales. Caricature, certes, mais certains margoulins ne se sont pas privés de répondre à la demande de contournement du contrôle exercé par la profession médicale sur les soins psychothérapeutiques par des ventes de pseudo-certifications à peine moins grossières que celle évoquée ici. En France, le contournement de la profession médicale a été institué par la psychanalyse dès avant la Seconde Guerre mondiale. Mais les psychanalystes ont installé  à leur tour des modes de contrôle très stricts d’accès aux soins légitimes. Le discours de Palo Alto a soudain ouvert une brèche dans ce monopole, qui peut expliquer à la fois l’explosion des ventes  des ouvrages de Watzlawick et partiellement du mien. Celui-ci passe rapidement en version « Points » (poche) et s’installe sur un plateau de ventes annuelles d’environ 3.000 exemplaires, qui se maintient aujourd’hui encore. Mais l’accueil des « dominés » de la communauté psychothérapeutique ne peut à lui seul expliquer la trajectoire du livre. D’ailleurs, la vague « psy », qui trouve sans doute son apex en 1984 lors du colloque de Cerisy consacré à G.Bateson, va peu à peu se retirer. La thérapie familiale va s’institutionnaliser et perdre son biseau  contestataire—et dès la fin des années 80, je ne recevrai plus d’ invitations de ces milieux…

Par contre, une autre communauté  va s’investir de plus en plus massivement dans cet ouvrage : celle des enseignants-chercheurs en Sciences de l’information et de la communication (SIC). Au début des années 80, ils ne sont encore que quelques dizaines, puisque leur discipline n’a été reconnue par l’Université française qu’en 1975. Mais leur nombre va rapidement croître—ils sont plus de 600 en 2005-6. Les départements de Communication deviennent rapidement très populaires ; les étudiants s’engouffrent en masse dans ces études, qui semblent leur promettre des jours heureux comme journalistes, chargés de communication, relations publiques. Il n’y a pas un programme d’études qui n’offre un cours de « théories de la communication » en premier ou second cycle. Et qui ne propose sinon n’impose la lecture de la Nouvelle Communication, qui va devenir peu à peu, avec quelques rares autres ouvrages, un incontournable de la nouvelle discipline en France et en Belgique. Les enseignements de SIC semblent moins retenir du livre les pages consacrées à Palo Alto que celles qui construisent l’opposition entre deux « modèles de la communication », celui issu des travaux de Cl. Shannon et celui proposé par Bateson, Birdwhistell et les autres. Depuis 2005, la « scolarisation » du livre s’est encore renforcée par son insertion dans les programmes du baccalauréat français, option « STG » (Sciences et Techniques de la Gestion). Un des effets surprenants de cette adoption par l’Inspection générale de l’Enseignement est la mise au ban du modèle de Shannon, qui dominait jusqu’alors les enseignements de la communication dans les lycées. Dorénavant, le modèle « orchestral » est le seul qu’il faille enseigner ;  il faut en adopter les auteurs et le vocabulaire. Cette bascule dans le discours normatif est évidemment tout à fait contraire à l’esprit qui traversait la Nouvelle Communication, qui se présentait comme une « cartographie de paysages intellectuels », sans opposer les bons et les mauvais paradigmes. Mais l’adjectif « nouveau » contenait sans doute un jugement implicite, que les nouveaux programmes scolaires ont fait remonter à la surface : seul est bon le paradigme nouveau.

Un troisième public, plus hétérogène sur le plan disciplinaire, a également adopté l’ouvrage et contribuer à sa diffusion au cours des années 80 : il s’agit de sociologues, de psychosociologues et de sociolinguistes s’intéressant à la microsociologie de la vie quotidienne d’Erving Goffman, ou encore de spécialistes de la gestualité et  du mouvement corporel (enseignants-chercheurs en éducation physique, en cinéma, en théâtre ou en  danse) qui voulaient connaître la « kinésique » de Birdwhistell. Le profil de ce troisième lectorat est très évanescent : il  amène à penser qu’il ne faut pas chercher, sous peine de se retrouver prisonnier des catégories d’analyse du marketing, à dégager trop précisément les « acheteurs » de la Nouvelle Communication au fil des années.  Il faut plutôt  prendre quelque recul et placer l’ouvrage dans le contexte beaucoup plus général de la fin des « grands récits » aux alentours de 1980, lorsque les modes de pensée inspirés du marxisme et du structuralisme s’étiolent, au profit des analyses fondés sur l’acteur, l’interaction et l’ « action située ». C’est d’ailleurs en ouvrant la perspective que l’on parviendra à comprendre d’où ont pu venir les acheteurs n’appartenant pas aux trois publics précités.

« Le vieux bla-bla-bla amerloque »

C’est par cette formule, inscrite rageusement dans la couverture plastifiée, que Robert Escarpit, un des fondateurs historiques  des Sciences de l’information et de la communication en France, me renverra l’exemplaire que je lui avais dédicacé. Il me faudra longtemps pour comprendre le geste de ce collègue, alors au faîte de sa renommée. Il s’agissait en fait pour lui de marquer symboliquement son opposition à l’introduction d’idées venues des Etats-Unis; les Sciences de l’information et de la communication devaient être françaises, sans rien devoir à l’univers académique américain. Escarpit, qui fut président des Amitiés franco-albanaises («Moi, je finirais bien mes jours à Tirana », avait-il un jour déclaré), était un bon représentant des ces générations d’intellectuels de gauche français qui, tantôt gaullistes, tantôt communistes, ne supportaient pas ce qu’ils percevaient comme une  « domination » américaine sur la vie de la recherche—au point que certains directeurs de laboratoire interdisaient à leurs collaborateurs de séjourner dans une université d’Outre-Atlantique. Le résultat de cette attitude a été que rares sont les chercheurs français qui ont acquis au cours des années 60 et 70 une bonne maîtrise des travaux américains en sciences humaines et sociales. Ce qui explique partiellement l’accueil réservé à la Nouvelle Communication : pour des Escarpit, il était  scandaleux d’importer aussi ouvertement des recherches américaines, pour les générations bloquées dans leur élan pendant vingt ans, ce livre était comme un signal que les choses commençaient à changer : il allait être à nouveau légitime de séjourner aux Etats-Unis et d’en revenir avec des publications nouvelles.

L’affaiblissement, puis la disparition de la  doxa marxiste sur les sciences humaines et sociales françaises au cours des vingt dernières années du 20ème siècle est donc allé de pair avec une réévaluation du potentiel scientifique américain pour ces disciplines. Malheureusement, comme dans bien d’autres domaines, on a souvent jeté le bébé avec l’eau du bain. Les « structures » ont disparu au profit du seul « acteur ». Les méthodes objectivantes ont fait place aux approches « expérientielles ». La réception de la Nouvelle Communication l’illustre bien : rares sont les lectures critiques du livre qui ont  souligné l’intérêt du texte très structuraliste d’Albert Scheflen sur les « systèmes de la communication humaine » ou du texte d’inspiration linguistique de Birdwhistell décomposant une brève séquence d’interaction filmée —ce sont les textes proches de l’Ecole de Palo Alto qui se sont imposés, du moins dans les années 80.

Tout s’est passé comme si le livre avait participé, avec bien d’autres (qu’il faudrait identifier) à l’élaboration d’un antidote aux courants qui dominaient jusqu’alors les sciences humaines et sociales françaises ; comme s’il avait invité, de manière libératoire,  à penser l’ici et maintenant sans trop se soucier de l’histoire, des classes, des luttes . Bien sûr, cette communication n’était pas si nouvelle que cela ; bien sûr, les auteurs péchaient par faiblesse théorique du côté des macrostructures, des rapports de domination, des contraintes historiques. Mais, au début des années 80, ces objections lourdes n’ont guère été faites ou n’ont guère été entendues. Comme si l’essentiel était de changer de registre. La Nouvelle Communication, oserais-je avancer, a été porté par l’air du temps, mais il a aussi sans doute contribué à aérer son temps.

 

[1] Texte publié dans N. Panayatopoulos, dir.publ., La circulation internationale des savoirs : actes du Colloque ESSE, Presses de l’Université de Crête, 2007, pp. 89-101. (en grec).

[2] R. F. Murphy, Vivre à corps perdu, Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », 1990.

[3] M. B. Scott, The Racing Game, San Francisco, Ca, Aldine, 1968.

[4] R. Behar, Translated Woman : Crossing the Border with Esperanza’s Story, Boston, Beacon Press, 1993.

[4] Je rends ici au passage hommage à Kornel Huvos, professeur de langues romanes à l’Université de Cincinnati, spécialiste des représentations de la société américaine dans la littérature française du 20ème siècle, à qui j’ai un jour donné quelques références, et qui m’a encouragé pendant plusieurs années par des mises en contact et des lettres de recommandation auprès de ses collègues.

[5] Dans La Nouvelle Communication (traduit en grec chez Ta Magia Tis en 1993), je reprends l’opposition développée par Birdwhistell entre le modèle de la communication issu des travaux de Claude Shannon (qui avait modélisé la transmission télégraphique dans les années 40) et le mod èle proposé par quelques anthropologues, linguistes et psychiatres des années 50, qui reposait sur l’image d’un orchestre illustrant l’idée que « l’on ne communique pas, on participe à la communication. »

[6] La kinésique est l’étude de la communication par le corps en mouvement. Elle emprunte ses outils théoriques et méthodologiques à la linguistique structurale de Trager.